-t-on jamais désigné Antananarivo comme une « Genève australe » ? Tant les dimanches de la capitale de Madagascar sont austères, restant imprégnés de ce protestantisme dont Ranavalona II fit
la religion officielle du royaume en 1867. Qui n’a jamais
arpenté les avenues du centre, et surtout les faubourgs de la
Ville de mille, imagine difficilement ce que peut être une
version tropicale de l’Ennui du septième jour.
Surprise : à la fin des années quatre-vingt, les quartiers
suburbains se mirent à offrir le spectacle insolite de groupes
aux visages hilares, manifestant des sentiments nettement plus
vifs que la componction dominicale habituelle ne
l’autorisait. Qu’était-il advenu ? Cessant d’être tributaires de transports
en commun de plus en plus problématiques, non plus soumis
au diktat programmatique de la cité, les banlieusards
découvraient la saveur d’une vidéoscopie collective et
sauvage. Cette saveur avait d’ailleurs, à l’origine, celle du
fruit défendu puisque le premier genre à profiter de la
« libéralisation » fut la pornographie, en principe interdite à
Madagascar. Le vidéoclub fut donc, à l’origine, une boutique à
sexe de quartier. Le magnétoscope allait, d’autre part, au
devant des spectateurs, il constituait aussi un lieu de
rencontre multiple et clandestin - la salle de cinéma restant
un lieu de rendez-vous banal ; il palliait enfin un ennui
qu’il est à peine imagé de qualifier de mortel, dans certaines
zones déshéritées.
Esthétiquement, les programmes se sont mis au « goût du public »,
c’est-à-dire qu’ils ont renoncé à le former. Outre la gamme
pornographique, films de guerre, de karaté, d’aventure, tous de
seconde zone et souvent américains, se disputent l’affiche en l’occurrence un tableau noir où les titres, écrits à la
craie, sont parfois agrémentés du commentaire « tena tsara »
(vraiment bien). Comme si l’on en doutait ! Qu’on en juge à
cet échantillon : « le Marin des mers du Sud », « les Guerriers
musclés du kung-fu », « US Commando », « War Fictions », « Violence
Commando », « Rapid Fire », « le Retour en force », « Brandon Lee
contre-attaque »... Tous ces films passent en version française
et proviennent des soldes des stocks des « îles soeurs », Réunion
et Maurice ; ils sont repiqués en toute illégalité, sans que
l’Office malgache des droits d’auteur (l’équivalent de la
SACEM) y trouve à redire : on verra bientôt pourquoi.
L’expansion fulgurante des vidéoclubs entre 1984 et 1986
s’explique par l’absence
de réglementation. Il suffit au propriétaire d’un magnétoscope
d’intégrer son gagne-pain dans un ensemble commercial
quelconque (épicerie, buvette, chambres meublées...) pour ne
payer qu’une seule patente. Son investissement est minime : un
coin de cour ou de préau, quelques bancs, des cassettes
repiquées, louées en stock.
Le cinéma, par contraste, revient cher : personnel d’au moins
cinq employés, patente, taxes communales, droit
d’enregistrement, timbre, TUT (TVA locale). Aucune subvention
n’est au programme, et pour cause, puisque la rumeur (le fameux
« tsaho » malgache) veut que certains, parmi les autorités et
jusqu’au sein de l’OMDA - ce qui est fort ! - soient les
premiers à tirer parti de ce libéralisme débridé. De là à
les soupçonner de commanditer les importations et de superviser
la distribution... On ne saurait, en tout cas, imaginer de
contre-attaque fiscale, d’autant que, dans le climat juridique
pointilleux qui caractérise la société malgache, des contrôles
seraient assimilables à autant d’atteintes à la propriété
privée. On comprend donc que la capitale ne compte plus que
deux salles en fonction sur les huit existant à l’origine :
le Ritz et l’Ako (l’écho). les salles réformées servent
d’entrepôt, de lieux de concert, d’annexe d’hôtel... En
province, la destruction est radicale : les salles de
Fianarantsoa, Majunga et Tuléar ont fermé. A « Tana », les
salles survivantes proposent deux séances : 14 et 16 h 30,
plus une troisième, à 18 h 30, le samedi et le dimanche. La
séance de 20 heures a définitivement disparu, du fait de la
raréfaction des transports et d’une délinquance en progression
par rapport aux années quatre-vingt.
Ces dernières offraient, précisément, le spectacle de queues
agglutinées devant chaque salle. A cet engouement, qui
remontait aux dernières années de la décennie précédente,
plusieurs raisons. D’une part, une politique de facilités
consenties aux propriétaires de salles et la subvention des
produits de base, surtout du « kapok » de riz, dont le prix
fut maintenu inchangé jusqu’en 1985 ; ensuite, une programmation
en séance continue et la présence de militaires en armes à
proximité des salles ; enfin, une politique volontariste des
transports. Le taux de fréquentation était alors passé de 1,5
par an et habitant à 2, avec une amplification démesurée du
phénomène à Antananarivo. En contrepoint à cette popularité
spontanée était conduite une politique ambitieuse de promotion
du film de qualité, avec l’organisation de « semaines » des
cinémas étrangers (algérien, chinois, cubain, indien, italien,
japonais, soviétique...), le centre culturel Albert-Camus
contribuant plutôt (mais non exclusivement) à la promotion du
film français. Tant « Marathon d’automne » que « Bubu de
Montparnasse » étaient ainsi proposés en séances spéciales, à
l’étonnement répété d’une clientèle de « zwams »
qu’attirait le coût modique de la projection, sans doute
interloqués et intimidés (par le « beau monde » officiel), mais
n’en laissant rien voir.
La situation actuelle est, comme on l’a vu, bien différente et
n’incite guère à l’optimisme. Toutefois, pour le directeur de
Cinémédia, le creux de la vague a été atteint en même temps que
le sommet de la courbe de consommation de la vidéo. A cela
diverses causes, dont certaines irrationnelles : la vidéomanie
favoriserait l’épilepsie (à chacun ses jeux vidéo !). On devine
que le taux de fréquentation reste faible (16% de la capacité
de remplissage) ; aucune subvention n’est prévisible et les
efforts en vue d’une meilleure qualité sont peu visibles. A
noter cependant un essai de promotion du film malgache. Ainsi
le Ritz a-t-il programmé le film de Benoît Ramampy « Dahalo,
dahalo ! ». Autre signe encourageant : certains petits
exploitants commencent à rouvrir leur porte, entravées, il est
vrai, par l’existence d’un lourd passif. Ainsi, pour ce
propriétaire d’une salle de la région du lac Alaotra,
venu réclamer des films, la réponse de Cinémédia tombe en forme
de couperet : qu’il rembourse d’abord ses dettes ! (à savoir les
sommes dues aux facilités qui lui ont été accordées).
Cependant, l’exemple de l’Europe montre que, sans volonté
politique et mise en place de subventions, le cinéma,
dans ses dimensions créatrice et spectatorielle, est condamné.
C’est sans doute le cas à Madagascar.
- Raymond Rajaonarivelo
- Raberojo
- Hugues Raharimanantsoa
- Naivo Rahamefy
- Henri Randrianierenana
- Richard Claude Ratovonarivo
- Benoît Ramampy
- Solo Ignace Randrasana
- Jeannot Rarojo
- Limby Maharavo
- Abel Rakotozanany
- François Rakotonanahary
- Mandatiana Raveloarison
- Alain Rakotoarisoa
- Jiva Eric Razafindralambo
- Volatiana Rasolonjatovo
- Florentin Randrianasoavina
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