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Le cinéma malagasy
 

L’irrésistible agonie du cinéma malgache
Feno Randrianirina

 
La capitale ne compte plus que deux salles en fonction sur les huit existant à l’origine . Ses dimanches sont austères. En province, la destruction est radicale : les salles de Fianarantsoa, Majunga et Tuléar ont fermé. Les quartiers suburbains découvraient la saveur d'une vidéoscopie. L'expansion fulgurante des vidéoclubs entre 1984 et 1986 s'explique par l'absence de réglementation. La situation actuelle est, comme on l’a vu, bien différente et n’incite guère à l’optimisme.

     
A

-t-on jamais désigné Antananarivo comme une « Genève australe » ? Tant les dimanches de la capitale de Madagascar sont austères, restant imprégnés de ce protestantisme dont Ranavalona II fit la religion officielle du royaume en 1867. Qui n’a jamais arpenté les avenues du centre, et surtout les faubourgs de la Ville de mille, imagine difficilement ce que peut être une version tropicale de l’Ennui du septième jour.

     Surprise : à la fin des années quatre-vingt, les quartiers suburbains se mirent à offrir le spectacle insolite de groupes aux visages hilares, manifestant des sentiments nettement plus vifs que la componction dominicale habituelle ne l’autorisait. Qu’était-il advenu ? Cessant d’être tributaires de transports en commun de plus en plus problématiques, non plus soumis au diktat programmatique de la cité, les banlieusards découvraient la saveur d’une vidéoscopie collective et sauvage. Cette saveur avait d’ailleurs, à l’origine, celle du fruit défendu puisque le premier genre à profiter de la « libéralisation » fut la pornographie, en principe interdite à Madagascar. Le vidéoclub fut donc, à l’origine, une boutique à sexe de quartier. Le magnétoscope allait, d’autre part, au devant des spectateurs, il constituait aussi un lieu de rencontre multiple et clandestin - la salle de cinéma restant un lieu de rendez-vous banal ; il palliait enfin un ennui qu’il est à peine imagé de qualifier de mortel, dans certaines zones déshéritées.

     Esthétiquement, les programmes se sont mis au « goût du public », c’est-à-dire qu’ils ont renoncé à le former. Outre la gamme pornographique, films de guerre, de karaté, d’aventure, tous de seconde zone et souvent américains, se disputent l’affiche   en l’occurrence un tableau noir où les titres, écrits à la craie, sont parfois agrémentés du commentaire « tena tsara » (vraiment bien). Comme si l’on en doutait ! Qu’on en juge à cet échantillon : « le Marin des mers du Sud », « les Guerriers musclés du kung-fu », « US Commando », « War Fictions », « Violence Commando », « Rapid Fire », « le Retour en force », « Brandon Lee contre-attaque »... Tous ces films passent en version française et proviennent des soldes des stocks des « îles soeurs », Réunion et Maurice ; ils sont repiqués en toute illégalité, sans que l’Office malgache des droits d’auteur (l’équivalent de la SACEM) y trouve à redire : on verra bientôt pourquoi.

L’expansion fulgurante des vidéoclubs entre 1984 et 1986 s’explique par l’absence de réglementation. Il suffit au propriétaire d’un magnétoscope d’intégrer son gagne-pain dans un ensemble commercial quelconque (épicerie, buvette, chambres meublées...) pour ne payer qu’une seule patente. Son investissement est minime : un coin de cour ou de préau, quelques bancs, des cassettes repiquées, louées en stock.

Le cinéma, par contraste, revient cher : personnel d’au moins cinq employés, patente, taxes communales, droit d’enregistrement, timbre, TUT (TVA locale). Aucune subvention n’est au programme, et pour cause, puisque la rumeur (le fameux « tsaho » malgache) veut que certains, parmi les autorités et jusqu’au sein de l’OMDA - ce qui est fort ! - soient les premiers à tirer parti de ce libéralisme débridé. De là à les soupçonner de commanditer les importations et de superviser la distribution... On ne saurait, en tout cas, imaginer de contre-attaque fiscale, d’autant que, dans le climat juridique pointilleux qui caractérise la société malgache, des contrôles seraient assimilables à autant d’atteintes à la propriété privée. On comprend donc que la capitale ne compte plus que deux salles en fonction sur les huit existant à l’origine : le Ritz et l’Ako (l’écho). les salles réformées servent d’entrepôt, de lieux de concert, d’annexe d’hôtel... En province, la destruction est radicale : les salles de Fianarantsoa, Majunga et Tuléar ont fermé. A « Tana », les salles survivantes proposent deux séances : 14 et 16 h 30, plus une troisième, à 18 h 30, le samedi et le dimanche. La séance de 20 heures a définitivement disparu, du fait de la raréfaction des transports et d’une délinquance en progression par rapport aux années quatre-vingt.

Ces dernières offraient, précisément, le spectacle de queues agglutinées devant chaque salle. A cet engouement, qui remontait aux dernières années de la décennie précédente, plusieurs raisons. D’une part, une politique de facilités consenties aux propriétaires de salles et la subvention des produits de base, surtout du « kapok » de riz, dont le prix fut maintenu inchangé jusqu’en 1985 ; ensuite, une programmation en séance continue et la présence de militaires en armes à proximité des salles ; enfin, une politique volontariste des transports. Le taux de fréquentation était alors passé de 1,5 par an et habitant à 2, avec une amplification démesurée du phénomène à Antananarivo. En contrepoint à cette popularité spontanée était conduite une politique ambitieuse de promotion du film de qualité, avec l’organisation de « semaines » des cinémas étrangers (algérien, chinois, cubain, indien, italien, japonais, soviétique...), le centre culturel Albert-Camus contribuant plutôt (mais non exclusivement) à la promotion du film français. Tant « Marathon d’automne » que « Bubu de Montparnasse » étaient ainsi proposés en séances spéciales, à l’étonnement répété d’une clientèle de « zwams » qu’attirait le coût modique de la projection, sans doute interloqués et intimidés (par le « beau monde » officiel), mais n’en laissant rien voir.

La situation actuelle est, comme on l’a vu, bien différente et n’incite guère à l’optimisme. Toutefois, pour le directeur de Cinémédia, le creux de la vague a été atteint en même temps que le sommet de la courbe de consommation de la vidéo. A cela diverses causes, dont certaines irrationnelles : la vidéomanie favoriserait l’épilepsie (à chacun ses jeux vidéo !). On devine que le taux de fréquentation reste faible (16% de la capacité de remplissage) ; aucune subvention n’est prévisible et les efforts en vue d’une meilleure qualité sont peu visibles. A noter cependant un essai de promotion du film malgache. Ainsi le Ritz a-t-il programmé le film de Benoît Ramampy « Dahalo, dahalo ! ». Autre signe encourageant : certains petits exploitants commencent à rouvrir leur porte, entravées, il est vrai, par l’existence d’un lourd passif. Ainsi, pour ce propriétaire d’une salle de la région du lac Alaotra, venu réclamer des films, la réponse de Cinémédia tombe en forme de couperet : qu’il rembourse d’abord ses dettes ! (à savoir les sommes dues aux facilités qui lui ont été accordées).

Cependant, l’exemple de l’Europe montre que, sans volonté politique et mise en place de subventions, le cinéma, dans ses dimensions créatrice et spectatorielle, est condamné. C’est sans doute le cas à Madagascar.


  • Raymond Rajaonarivelo
  • Raberojo
  • Hugues Raharimanantsoa
  • Naivo Rahamefy
  • Henri Randrianierenana
  • Richard Claude Ratovonarivo
  • Benoît Ramampy
  • Solo Ignace Randrasana
  • Jeannot Rarojo
  • Limby Maharavo
  • Abel Rakotozanany
  • François Rakotonanahary
  • Mandatiana Raveloarison
  • Alain Rakotoarisoa
  • Jiva Eric Razafindralambo
  • Volatiana Rasolonjatovo
  • Florentin Randrianasoavina

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