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HISTOIRE D'UNE GRANDE ILE

Mystères des origines

Les visages des enfants des Hautes Terres pourraient être ceux des enfants de Java ou de Sumatra. Et les sourires des Vézo et des Sakalava ne sont pas sans évoquer l'Afrique... Au musée de Mahajunga, des os de dinosaures de taille très respectable, des ossements de tortues, d'autruches, de crocodiles recueillis par les paléontologues témoignent du gigantisme de la faune malgache préhistorique.
Mais les premiers habitants de la Grande Ile, eux, ont gardé leurs secrets, et les découvertes qui les concernent restent limitées. Certes, on a trouvé des objets façonnés par les hommes dans des gisements de subfossiles; des outils datant de l'âge de la pierre, en particulier une sorte de hache courbe, ont été découverts à Ambatomanoina. Certains scientifiques continuent de croire à un peuplement préhistorique. D'autres, comme le Professeur Rakoto Ratsimamanga, envisagent que des migrations venues d'Océanie ont eu lieu 2 000 ans avant notre ère.

Bien que la tradition populaire, les mythes et les légendes évoquent souvent les Vazimbas, "ceux qui ont toujours été là", l'état actuel des connaissances ne va pas aussi loin. La langue malgache a été étudiée, les sites archéologiques ont été fouillés de fond en comble, l'anthropologie et l'ethnographie mises à contribution pour tenter d'élucider ce mystère des origines. Il en résulte une certitude: mes plus lointains ancêtres identifiés des Malgaches sont venus d'Asie et d'Afrique. Des outils, poteries, ustensiles de pêche proviendraient du XIe siècle de notre ère.

Toutefois, compte tenu des techniques de navigation de l'époque, le trajet Indonésie-Madagascar semble des plus aventureux: 6 000 kilomètres de désert océanique sans possibilités d'escales... Le parcours par étapes semble plus probable. Dans ce cas de figure, il aurait suivi l'itinéraire Indonésie-Ceylan-Inde-Arabie-Somalie-Mozambique-Madagascar. Ainsi, les métissages et les emprunts linguistiques auront-ils ponctué la route jusqu'aux rivages d'Afrique. Car l'Afrique, autre grand continent d'où sont partis des flux migratoires (pêcheurs, paysans, éleveurs, descendants des esclaves vendus par les Arabes...), n'est qu'à 400 km des côtes malgaches.

Madagascar, le lieu de passage obligé de la route des Indes, est vite devenue le carrefour de tous les commerces. Navigateurs arabes, indiens, portugais, génois, vénitiens y rivalisent d'influence à partir du XVe siècle.

XVe siècle: premiers grands royaumes

De multiples royaumes

Ces influences ont laissés des traces: fortins édifiés sur les caps les plus stratégiques, comptoirs, religions, expressions linguistiques... Madagascar a assimilé, intégré, métissé les apports pour en faire une création très particulière: l'identité malagasy.

Les forêts et les savanes, les hautes terres et les plaines ont vu s'édifier des royaumes sakalava et mahafaly, merina et antandroy. Les reliquaires royaux et les sépultures sont entretenus et gardés avec ferveur. La tradition orale continue à transmettre le geste de ces monarchies locales.

Royaumes du Sud

Au XVIe siècle, le roi Olombetsitoto est à l'origine des royaumes mahafaly, tandis que les souverains zafimanara obligent les Karimbola à l'unité.

Au XVIIe siècle, deux dynasties de l'Anosy (région de Taolanaro) créent le royaume de Masikoro qui va rayonner et étendre son influence jusqu'au nord de Toliara. Les pasteurs bara qui poursuivent leur progression vers l'Ivakoava. Alliances et conflits se succèdent entre puissances locales pour le contrôle des terres fertiles, des cours d'eau et des voies de communications.

Royaumes de l'Est

Manakara et ses environs témoignent encore de l'empreinte du royaume Antemoro, dont la légende raconte qu'il fut créé par le sultan Ramakarano, qui venait de La Mecque. L'organisation sociale, le contrôle du commerce, les écritures, la médecine et la diplomatie du royaume antemoro attestent le dynamisme d'une féodalité qui a perduré du XIIIe au XIXe siècle.

Plus au nord, au cours du XVIIIe siècle, les rois Ramananao, Ramahasarika puis Ratsimilaho vont tenter, chacun à leur tour, de mettre fin aux divisions des peuples betsimisaraka. Les royaumes betsimisaraka connaîtront des heures de gloire; ils s'étendront de la baie d'Antogil jusqu'à Mananjary.

Cependant, l'importance stratégique de la côte Est en fait l'objet de toutes les convoitises. Sur cette étendue bordée par l'océan Indien, Fénérive et Toamasina sont les points de passage obligés du commerce et de la traite des esclaves, les foyers de guerres entre les Malgache, les pirates et les négriers.

Royaumes de l'Ouest

A partir du XVe siècle, presque toute la côte Ouest est soumise à l'influence des royaumes sakalava qui s'étendent du sud de Toliara jusqu'au nord de Mahajunga. Installés dans les centres politico-religieux du Menabe (près de Morondava) et du Boeni (près de Mahajunga), les rois sakalava font tout pour réunir, par les alliances ou par la conquête, les chefferies et les royaumes locaux.

Parmi les souverains sakalava, il faut souligner l'influence particulière d'Andriandahifotsy qui assure sa suprématie politique par des alliances en épousant les princesses des chefferies et des royaumes locaux, et se dote d'une force de frappe en achetant armes à feu et munitions aux trafiquants européens.

L'Etat sakalava, extrêmement bien structuré, est dirigé par un conseil comprenant notamment les conseillers royaux (Ranitr'ampanjaka), les ministres royaux (Manan-tany), le ministre de la Guerre et des Relations extérieures, le ministre de l'Intérieur (le Fahatelo)... La cour rassemble princes, princesses,vassaux. Le roi consulte également les anciens (Ampiasa), le devin, le médecin. Son entourage comprend un héraut, un écrivain arabe, un barde et un bouffon

Les plus lointains raids des guerriers sakalava les mènent jusque sur la côte Est où ils affrontent les Betsimisaraka. Mais les royaumes sakalava ne sont pas seulement préoccupés de conquêtes: une administration territoriale est mise sur pied jusque dans les régions les plus reculées du royaume.

Royaumes du centre

Les royaumes betsileo ont été fondés au début du XVIIe siècle sur la maîtrise de la terre et de l'eau par un peuple de paysans.Quatre grands royaumes se sont ainsi constitués, tantôt alliés tantôt hostiles: Arindrano, Lalangina, Isandra, Manandriana.

Les premiers rois betsileo étaient élus par le peuple un vendredi de pleine lune lors d'une cérémonie religieuse dédiée aux ancêtres. Puis ces monarques ont édifié une organisation sociale. Ainsi le roi Andriampianarana est-il à l'origine d'une législation.

L'administration territoriale est confiée à des nobles et à des officiers, les Mahamasinandriana. Les propriétaires de rizières sont soumis à l'impôt royal, qui est proportionnel aux récoltes. Le commerce se développe, les conquêtes progressent. Andrianonindranarivo, successeur d'Andriampianarana, organise une armée équipée de fusils. Mais selon sa devise: "Il n'est de meilleure poudre pour résister à nos ennemis qu'une bonne récolte de riz".

Les deux royaumes betsileo les plus structurés, l'Isandra et le Lalangina, s'affrontent régulièrement aux XVIIe et XVIIIe siècles. A la fin du XVIIIe siècle, les royaumes manandriana, lalangina et d'Isandra deviennent vassaux de l'Imerina.

Fin XVIIIe et début du XIXe siècle: début de l'unification

La monarchie merina: conquêtes et unité

Un autre peuple venu d'Orient va investir les Hautes Terres. Riziculteurs, méthodiques, organisés, les Merina s'installent à Ampandrana au XVe siècle, puis se déplacent au XVIe siècle vers Merimanjaka où va régner la reine Rangita, fondatrice de la dynastie qui suscite le rayonnement de l'Imerina, les Hautes Terres sous le soleil.

Son fils, le roi Andriamanelo organise le commerce, étend l'agriculture par l'aménagement des marais et se dote d'une armée. Ses successeurs (son fils Ralambo, et son petits-fils Andrianjaka) fondent une féodalité, l'Imerina, qu'ils dotent d'une organisation sociale structurée en quatre classes: les nobles (Andriana), les citoyens libres (Hova), les serfs (Mainty) et les esclaves (Andevo). Ralambo unifie les clans et pose les bases d'un Etat. Son fils, Andrianjaka, porte ses armées jusqu'à Analamanga (la "forêt bleue").

Au début du XVIIe siècle, le roi Andriamasinavalona poursuit l'extension du royaume vers l'ouest, et vers l'est. Monarque absolu (il a dit: "Vous pouvez manifester votre amour aux gens, mais dans l'Etat il faut agir sans faiblesse). Andriamasinavalona fait édifier de grandes digues et mène à terme d'importants travaux d'irrigation pour étendre la riziculture et lutter contre la famine. Mais il partage le royaume entre ses 4 fils qui vont aussitôt s'affronter.

A la fin du XVIIIe siècle, un jeune roi, Andrianampoinimerina, réunifie l'Imerina par la diplomatie, les alliances, et en dernier recours, les opérations militaires. Les royaumes locaux d'Ambohimanga (la "colline bleue"), d'Ambohidrabiby et d'Ambatomanga (le "rocher bleu") se rallient. La capitale est installée à Antananarivo. Andrianampoinimerina organise durablement l'Etat, puisque le système féodal institué ous son règne fonctionnera pendant plus d'un siècle, jusqu'à la fin de la monarchie malgache. Souverain charismatique, il sait prendre la tête des armées en campagne et construit des digues, c'est pour que vous ayez de l'eau de riz, vous mes sujets. Je donnerai de l'eau de riz aux grands et j'en donnerai aussi aux petits, car je veux que chacun fasse entrer l'eau chez lui, qu'il soit petit ou qu'il soit grand". Un droit est établi, une administration territoriale instituée. La terre appartient à l'Etat, dont le représentant suprême est le roi. La vie villageoise est autogérée par les Fokon'olona, les communautés de base. Un corps de fonctionnaires est mis sur pied: juges, administrateurs, collecteurs du Trésor... Puis vient le temps des conquêtes. Andrianampoinimerina installe des garnisons merina sur tous les confins du royaume. Le souverain fera cette déclaration célèbre: "Ny riaka no valampariako" ("la mer est la limite de ma rizière")... Dès lors, les expéditions militaires se multiplient.
[Les rois d'Ambohimanga et d'Antananarivo avant Andrianampoinimerina]
"Radama, mon fils, fragment de ma vie, que ne puis-je te précéder au tombeau! Comme tu es beau! Tu es comme un dieu venu sur terre (...)! Je ne meurs pas, moi qui ai un tel fils!" Telles furent les paroles d'Andrianampoinimerina à Radama avant de mourir. Et le fils qu'il s'était choisi pour successeur n'aura de cesse de réaliser le rêve du père: porter jusqu'aux océans les limites du royaume.

Radama 1er

Près de Nosy Be, en plein canal de Mozambique, sur les îles Radama rapellent que ce roi conquérant y a porté ses armées. A Mahajanga, sur la côte Ouest et tout au long de la côte Est, des vestiges de fortins témoignent d'une politique militaire résolue. Le fait est que Radama tint parole. "Voici figée cette armée que je consitue pour rassembler les limites du royaume fixées par Andrianampoinimerina. Ceux-là longeront la mer, car la mer est la digue d'Andrianampoinimerina. Donc, que ceux qui doivent rester restent, que ceux qui doivent pacifier aillent pacifier, et que ceux qui doivent partir partent!"

De 1820 à 1885: structuration de l'Etat, relations internationales et ambassades en Angleterre, France, Etats-Unis, Allemagne, Italie.

Pour réaliser le rêve de son père, il lève une armée forte de dizaines de milliers d'hommes. L'équipement, les armes et les munitions sont fournies dès 1820 par... l'Angleterre. Car le jeune roi a entrepris une diplomatie internationale très active, obtenant l'aide de la Royal Navy pour ses opérations militaires sur la côte Est. D'ailleurs, l'armée merina engage des conseillers militaires étrangers (anglais et français) et se modernise rapidement. Hiérarchie, discipline, entraînement, tactique: le résultat ne se fait pas attendre. Campagne après campagne, Radama soumet les Betsileo, les Betsimisaraka, les Sakalava pour s'allier au roi Ramitraho.

Tout ceci sera réalisé en un temps très court: entre 1822 et 1827. Mais ce n'est pas tout. Dès 1825, la langue malgache devient langue écrite. En 1827, près de 4 000 Malgaches savent lire et écrire; les écoles se multiplent. Sous l'impulsion de l'Etat de plus en plus structuré, le commerce international est florissant. Les échanges avec l'Europe, et en particulier, l'Angleterre, se multiplient. La London Missionary Society est autorisée à exercer à Madagascar.

Radama s'habille à l'européenne: bottes, culotte, veste à galons, épaulettes et sabre. Il se déclare anglophile: "J'aime l'Angleterre. Je l'ai regardée et je la regarde encore comme mon pivot".

A sa mort, le 27 juillet 1828, la presse d'Europe évolue l'œuvre du souverain malgache et les envoyés spéciaux rendent compte de ses grandioses funérailles.

Ranavalona I

Première épouse de Radama, Ranavalona Manjaka est désignée pour succéder au roi et prend le titre de Ranavalona I. Elle déclare: "Je suis la protection des épouses, la protection des enfants et aussi celle de vos biens, et quand je dis: soyez confiants, soyez le vraiment car je suis une reine qui ne trompe pas!"

Inquiète de l'influence de l'Europe, très nationaliste, Ranavalona I dénonce dès 1828 (quelques mois après la mort de Radama) les traités anglo-malgaches signés en 1817 et 1820. Ayant expulsé vers l'île Maurice les missionnaires britanniques, elle prend ses distances avec l'Angleterre en bien des domaines. Parallèlement, elle poursuit la modernisation de l'armée, facilite le commerce, et permet à un Français avec lequel elle entretient une relation privilégiée, Jean Laborde, de créer un centre industriel à Mantasoa. "De mes coutumes, je n'ai aucune honte ni aucune crainte, déclare-t-elle. Toute sagesse et toute connaissance pouvant faire le bien de ce pays, je les accepte. Mais toucher aux coutumes de mes ancêtres serait vain car je m'y opposerai."

Entre l'Europe et Ranavalona I, les relations ne cesseront d'être complexes: en 1836 et 1837, des ambassadeurs sont envoyés en Angleterre et en France. Mais la France, malgré la résistance des bastions merina, instaure une sorte de protectorat à Nosy Be et sur les îles d'alentour. En 1857, le fils protégé de la reine, Rakoto, organise un complot avec le soutien d'Européens influents... Le coup d'Etat est déjoué. En représailles, Ranavalona I fait expulser tous les étrangers, y compris son ami Jean Laborde!


Radama II

Après la mort de Ranavalona Manjaka, le 16 août 1861, son successeur, Radama II, s'engage dans une politique radicalement différente. Il a fait revenir Jean Laborde, proclame la liberté de pensée et de culte, autorise le retour des missionnaires de toutes confessions, supprime corvées et privilèges, et engage un rapprochement avec la France, dont le consul devient... Jean Laborde!. La fin de son règne s'achève en guerre civile. Radama II est assassiné le 11 mai 1863. Sa première épouse lui succède sous le nom de Rasoherina.

Très vite, le pouvoir est partagé entre la reine et le, ou plutôt les premiers ministres, puisque Raharo et Rainilaiarivony se succèdent à ce poste. Epoux de Rasoherina, Rainilaiarivony, à la mort de la reine en 1868, se marie avec la seconde femme de Radama II, qui devient la reine Ranavalona II... et demeure en poste.

Ranavalona II

Ranavalona II délégue l'essentiel du pouvoir au Premier ministre, qui se consacre assidûment à la modernisation de l'Etat. Un code civil de 305 articles est rédigé, et une administration territoriale très structurée est appliquée à l'Imerina et à tous les territoires conquis, jusqu'à Mahajanga, Toamasina, Fianarantsoa. Paradoxalement, les territoires conquis sont souvent moins mis à contribution que l'Imerina pour les impôts et corvées. Sur le pln extérieur, c'est l'heure de tous les dangers: la France et l'Angleterre doivent étayer leur révolution industrielle par des conquêtes coloniales, et les richesses de Madagascar attirent leurs convoitises. Les pressions sont de plus en plus insistantes. Des accords politiques et commerciaux sont signés avec l'Angleterre en 1863, et en 1868 avec la France.

Le premier ministre supprime la traite des esclaves et accepte l'activité commerciale des Européens. Mais déjà, la France étale au grand jour ses prétentions territoriales. En 1883, la première guerre franco-malgache éclate à la suite de la mainmise française sur le Sambirano. Pour la plus grande déception du Premier ministre, la mission de son ambassadeur à Londres en 1882 s'avère un échec: l'Angleterre refuse catégoriquement d'intervenir militairement contre la France aux côtés du gouvernement malgache. La reine meurt en juillet 1883, alors que la guerre fait rage. Le Premier ministre choisit pour lui succéder Ranavalona III, qu'il épouse. Ainsi Rainilaiarivony aura-t-il été successivement mari et Premier ministre de trois reines!

La guerre se poursuit dans tous les ports de l'Est. Elle finit par tourner au désavatantage de Madagascar malgré la résistance de Toamasina devant la flotte française. Le 17 décembre 1885, le Premier ministre pense obtenir la paix en signant un "traité" très particulier, impliquant une certaine domination. Ce traité stipule que la France représentera Madagascar dans toutes ses relations extérieures. L'Etat malgache est contraint à souscrire un emprunt de 10 millions de francs à une banque française pour rétribuer un résident général (français) mis en poste à Antananarivo. L'impôt est le Trésor malgache s'en trouvent ruinés.


Une guerre de trop

En 1890, tout s'accélère: l'Angleterre accepte le protectorat de la France sur Madagascar. En contrepartie, la France laisse l'Angleterre libre de prendre possession de Zanzibar. Le Premier ministre et la reine n'acceptent pas le fait accompli. La seconde guerre franco-malgache éclate en 1894. Malgré une résistance acharnée, l'armée malgache est défaite. Le 30 septembre 1895 les corps expéditionnaire français atteint Antananarivo. Le Premier ministre est déporté en exil en Algérie, dont il ne reviendra jamais.

Le traité du 1er octobre 1895 stipule que "le gouvernement de Sa Majesté la reine de Madagascar reconnaît le protectorat de la France avec toutes ses conséquences". En apparence, la monarchie demeure; dans les faits, le résident général décide tout. Mais l'essentiel réside dans un autre article du traité qui exprime les "dispositions destinées à assurer aus nationaux français le droit d'acquérir des propriétés dans l'île de Madagascar".

Deux semaines après la signature du traité, la résistance commence. Elle va s'étendre en 1896 jusqu'en Imerina, Alaotra, Betsileo et Mangoro. La révolte a un objectif: le rétablissement de la reine sur le trône, et l'indépendance. Le 6 août 1896, la colonisation est totale: en France, l'assemblée nationale vote les textes déclarant "colonie française l'île de Madagascar" et "abolissant la royauté en Imerina". Le 16 septembre 1896, le général Galliéni arrive à Antananarivo. Le 15 octobre, il fait executer le général Rainandriamampahandry, commandant en chef de l'armée malgache, puis le prince Ratsimamanga, oncle de la reine. En février 1897, il ordonne la déportation de Ranavalona III à la Réunion, puis en Algérie, afin d'éloigner ce symbole de la nation malgache. C'en est fini de quatre siècles de monarchie. Madagascar n'a plus d'autres frontières que la mer et une diplomatie humiliante pour la grande île.

La nuit coloniale

La période coloniale va durer dans la pratique jusqu'à l'indépendance (18 juin 1960), même si l'union française de 1946 et la "Loi cadre" de 1956 prétendent accorder une autonomie interne aux territoires d'outre-mer. Le bilan de cette période coloniale est complexe.

La colonisation répondait aux besoins des puissances européennes de nourrire leur révolution industrielle, d'acquérir des matières premières à bas prix, des terres cultivables, d'ouvrir des marchés et d'établir des bases militaires.

Conséquences immédiate à Madagascar: les grandes compagnies françaises reçoivent en concession plus de 600 000 hectares de terres cultivables.Toutes les ressources agricoles, minérales et humaines de la Grande Ile sont mises au service de l'économie et des besoins de la France. La population malgache, soumise à l'impôt et au travail forcé, ne dispose d'aucun droit civique ni politique. La répression des résistances est extrêmement brutale (villages rasés, leaders exécutés). Pendant que les lobbies colonialistes, ceux de la Réunion et de Maurice, en particulier, poussent à la "mise en coupe" de toutes les richesses de l'île, l'administration coloniale, pour assurer son contrôle, parachève le travail commencé par les monarchies merina, en réunissant sous une administration territoriale unique tous les peuples malgaches. (Il convient de noter que de nombreux fonctionnaires locaux formés pour l'encadrement des provinces sont d'origine merina.)

Durant la Première Guerre mondiale, 45 863 Malgaches s'engagent dans l'armée française. Parmi eux, le bataillon des Chasseurs malgaches se distinguera par son courage en Champagne en 1918. Le prix du sang versé ne ralentit nullement la poursuite intensive de l'exploitation: produits agricoles, viande, graphite, mica partent vers l'Europe et font la richesse des intermédiaires et des colons. Entre 1919 et 1936, la colonisation économique atteint son zénith. L'administration coloniale fonde même la S.M.O.T.I.G., une société chargée d'organiser le service du travail forcé non rétribué. Y son assujettis quelque 12 000 Malgaches qui construisent routes, ponts, voies ferrés et hôpitaux malgré la dénonciation du Bureau international du Travail de Genève. Le gouvernement du Front populaire supprime la S.M.O.T.I.G. en 1937. Le 7 avril 1938, le second gouvernement Blum facilite la naturalisation des officiers et diplômés malgaches.

Le réveil malgache

Paradoxalement, alors qu'elle n'est en rien une période libre, égale et fraternelle (sauf pour les colons), la colonisation en partie à l'éveil des idées de liberté. La République apporte à Madagascar ses principes fondateurs. Les élites malgaches feront leur la devise "Liberté, Egalité, Fraternité" dans leur combat pour l'indépendance. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le syndicalisme malgache est très structuré.

Le mouvement patriotique malgache s'est développé assez rapidement. Malgré tout son savoir-faire militaire, le générale Gallieni a dû mener campagne sur campagne entre 1896 à 1905 pour assurer la "pacification" face aux multiples résistances paysannes. Pendant la Première Guerre mondiale, un mouvement patriotique secret, au nom poétique, "Fer, Pierre, Ramification" (le V.V.S.) s'est montré très actif puis a été réprimé aussitôt découvert. L'opposition a ensuite pris une forme républicaine en s'exprimant dans des journaux Le Réveil malgache, L'Aurore malgache, L'Opinion, Le Libéré, soutenus en France par les partis de gauche.

Durant la Seconde Guerre mondiale, dès que l'armée britannique et les Forces Françaises Libres ont déposé l'administration coloniale vichyste, Madagascar apporte une importante contribution à l'effort de guerre pour la libération de l'Europe. Des militaires de carrière, des soldats malgaches partent combattre les armées nazies en France, ce qui entraînera les patriotes de la Grande Ile à revendiquer de nouveau l'indépendance: "Nous apportons la liberté à ceux qui nous la refusent!"

Conséquences: le 29 mars 1947, le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (M.D.R.M.) déclenche une insurrction générale qui s'étend dans toute l'île. Le mot de passe est "vorona"(oiseau). Cette guerre de guérilla va durer 21 mois. Bilan: 100 000 tués; les cadres du M.D.R.M. sont exécutés sommairement: les députés Rabemananjara, Ravoahangy et Raseta sont condamnés à mort, puis graciés et déportés en France.

Pourtant, le M.D.R.M. n'a fait qu'exiger l'application de la constitution française de 1946 qui stipulait: "La France entend conduire des peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes..."

Au cours des douze années suivantes, les révoltes n'auront plus jamais cette ampleur puisque l'aile radicale du mouvement patriotique a été décimée. Les députés déportés sont considérés comme des symboles de résistance. Et c'est en prison que le député-poète Jacques Félicien Rabemananjara écrit un poème célèbre: O liberté. Vaine l'étreinte des horizons. La voûte même du ciel éclatera, Madagascar! Je te salue, Ile! Des confins de mes tourments, Je t'adore! Ta beauté! Ma droite la brandit jusqu'à hauteur des astres Madagascar!

La vie politique se structure en employant les espaces de liberté existants et en s'appuyant sur chaque réforme comme la "Loi cadre" élaborée par Gaston Defferre, ministre socialiste de la France d'outre-mer, en 1956. Toutefois, de réforme structurelle en changement institutionnel, il faudra attendre l'impulsion radicale donnée par le général de Gaulle à la politique française ("Demain, vous serez de nouveau un Etat", discours d'Antananarivo le 22 août 1958) pour que Madagasar retrouve son indépendance. Pour le chef de la France Libre, la colonisation était un anachronisme. Le 26 juin 1960, le choix radical est scellé par une déclration franco-malgache. "La République malgache accède, en plein accord et amitié avec la République française, à la souveraineté internationale et à l'indépendance."

Quel bilan pour la période coloniale?

Les nostalgiques du colonialisme évoquent les 25 000 kilomtres de routes, l'équipement des ports de Toamasina et d'Antsiranana, l'aménagement des villes, le développement des voies ferrées, l'organisation territoriale... Les Malgaches qui ont vécu cette époque nuancent ces fait indéniables en rappelant que tout ceci a été construit par des autochtones qui n'étaient pas rétribués et travaillaient le plus souvent sous la contrainte, voire sous les coups. Quant aux aménagements et infrastructures, leur seule finalité était la mise en coupe du pays et le pillage de ses matières premières pour le bénéfice des affairistes, colons, spéculateurs, et de l'économie de la puissance coloniale.

Par contre, en ce qui concerne l'éducation et la santé, le constat est unanime: la mortalité a diminué, la population a doublé (elle est rapidement passée de 3 à 6 millions d'habitants) et, en 1958, un enfant sur deux était scolarisé.

La première République (1960-1972)

Le 14 octobre 1960, c'est l'indépendance. Dès lors, la vie politique devient effervescente. De nombreux partis se créent. Une bipolarisation s'installe entre le Parti social démocrate (P.S.D.) et le Parti du congrès de l'indépendance (A.K.F.M.). Revenus d'exil, les députés "rebelles" de 1947 prennent une part active aux débats. Philbert Tsiranana, leader du P.S.D., est élu président de la République en 1960 (il sera réélu en 1965). Les institutions sont très proches de celles de la Ve République française. La Grande Ile développe immédiatement une diplomatie active: ouverture d'ambassades dans le monde entier, constitution de l'Organisation de la Communauté Africaine et Malgache, rôle actif dans l'Organisation de l'Unité Africaine.

Sur le plan intérieur, malgré quelques initiatives de développement agricole et d'industrialisation, le régime stagne. Ce qui permet à l'opposition de faire remarquer qu'en bien des domaines, l'indépendance n'est que formelle, et que la politique du Président Tsiranana est "néo-colonialiste". En effet, les entreprises françaises et les colons réunionais ont conservé l'essentiel de leurs privilèges et continuent de dominer l'économie. Les transports sont de plus en plus insuffisants, l'urbanisation devien anarchique. Enfin, l'installation au pouvoir de l'Etat P.S.D. s'est accompagné de détournements de biens publics, de corruption et de privilèges.

L'opposition se cristallise autour de l'A.K.F.M., dirigé par le pasteur Andriamanjato, et du M.O.N.I.M.A. (Mouvement National pour l'Indépendance de Madagascar) fondé par Monja Jaona.

Seule la scolaristion est à mettre à l'actif du régime. Mais cet effort soutenu va précisément contribuer à sa chute... Au début des années 70, les étudiants contestent de plus en plus la soumission du président aux lobbies d'affaires de l'ancienne puissance coloniale. Face à un "hit parade" venu de France et d'Amérique, ils sont des dizaines de milliers à entonner en malgache les chansons politiques du groupe Mahaleo.

C'est la période où la "malgachisation", un mouvement pour l'adoption de l'éducation aux réalités culturelles et sociales du pays, s'étend à toutes les universités du pays.

En 1971, la brutale répréssion d'une révolte lancée par le M.O.N.I.M.A. dans la région de Toliara provoque la mobilisation des étudiants. L'université d'Antananarivo ferme en mars 1971. Grèves, manifestations, révoltes se succèdent pendant plus d'un an. Le 13 mai 1972, la police tire sur la foule. Le 27 juillet, le général Gabriel Ramanantsoa, chef d'état-major de l'armée, propose un référendum sur un programme politique pour le changement... Le 8 octobre 1972, 3 millions de "oui" (contre 102 506 de "non") entraînent la démission du président Tsiranana. De nouvelles institutions se mettent en place: Conseil supérieur des institutions, Conseil national populaire du développement. Une constitution flambant neuve est adoptée le 7 novembre 1972.

La seconde République (1972-1992)

Le grouvernement du général Ramanantsoa a décidé de prendre des mesures radicales: début 1973, Madagascar crée sa propre banque centrale, sa monnaie, et se retire de la zone franc. En juin 1973, la France et Madagascar signent un accord d'évacuation des armées françaises basées à Ivato et à Antseranana.

Indépendance totale, fin du "néo-colonialisme"... Tels sont les objectifs exprimés par l'équipe dirigeante. Les résultats économiques ne vont malheureusement pas suivre. Les prix augmentent. La notion de "malgachisation" ("être libres, indépendants et créer une renaissance malgache") est de plus en plus populaire parmi la jeunesse. Un autre mot d'ordre mobilise étudiants, ouvriers, paysans et soldats: révolution...


En 1973, les révoltes se multiplient. Le 31 décembre 1974, des policiers s'insurgent. En 1975, Madagascar connaît une stabilité permanente. Les affrontenements politiques s'accentuent... Quatre chefs d'Etat se succèdent: le général Ramanantsoa (démissionaire en février), le colonel Ratsimandrava (assassiné une semaine après son accession au pouvoir), le général Andriamahazo (démis par le direction militaire), et le capitaine Didier Ratsiraka.

En août 1975, la charte de la révolution socialiste malgache est élaborée à l'initiative des partis politiques proches du président: "Nous n'avons qu'une seule solution: être ou périr. Nous avons choisi d'être! Indépendants, libres et fiers en justice et paix. Coûte que coûte".

En décembre 1975, cette charte est soumise à référendum. Le "oui" l'emporte. Madagascar s'installe dans la révolution. L'Etat contrôle désormais les banques, les assurances, les 3/4 du commerce d'import-export. L'autogestion ouvrièr est instituée. Les entreprises fleurons de la période coloniale sont nationalisées (La Rochefortaise, La Marseillaise, La Lyonnaise). Le territoire est réaménagé avec un retour au fokonolona, association communautaire antérieure à la colonisation, et au fokontany, association de plusieurs fokonolona. Ces entités administratives locales décentralisées ont des pouvoirs étendus: gestion des terres, développement rural, santé, sécurité... Les terres reprises aux grandes sociétés françaises sont distribuées à 17 000 familles. La lutte contre l'analphabétisme est intense, les étudiants et l'armée sont mis à contribution. Sur le plan international, Madagascar prend ses distances avec la France et entreprend une diplomatie très diverifiée: ouverture vers l'Asie (Indonésie, Inde, Japon), échanges avec les U.S.A., mobilisation pour l'Unité africaine, accords de coopération avec l'U.R.S.S., la Chine, la Corée du Nord. Le dirigeants ont l'ambition de "donner à Madagascar une voix qui s'entende dans le concert des nations". Cette voix s'exprimera, notamment contre l'apartheid et pour la libération de Nelson Mandela.

La langue malgache, parlée dans tout le pays, est remise à l'honneur dans le système éducatif et devient langue officielle. Enfin, les revendications de "malgachisation" sont prises en compte. L'Etat investit dans les infrastructures, la santé, l'industrie.

Mais parallèlement, la démocratie régresse. Au sein de l'Assemblée nationale populaire élue en 1977, et au terme d'un scrutin contesté, l'A.R.E.M.A. (Avant-garde de la révolution malgache, le parti du président) obtient 81% des sièges contre 11% à l'A.K.F.M. et 8% à des petites formations. Le gouvernement est organisé dans les mêmes proportions. "L'Etat A.R.E.M.A." s'installe comme s'était installé l'"Etat P.S.D." durant les années 60. La liberté de presse est de plus en plus réduite. Le régime se présidentialise à l'extrême. La famille du président et son entourage se lancent dans les affaires. La corruption revient au galop; les promesses de justice sociale et d'égalité sont vite oubliées. Et comme un mal ne vient jamais seul, l'économie subit les contrecoups du choc pétrolier, et ceux de l'effondrement du cours des matières premières. Malgré les réformes adoptées à la fin des années 1980, la crise économique mondiale achève de destabiliser l'économie de la Grande Ile. La pauvreté s'étend. La déception de la population est à la mesure des espoirs des années 70.

En 1990, un conseil national des Forces Vives se crée à l'initiative des principaux partis d'opposition... et d'anciens alliés du président Ratsiraka. C'est le début d'une réflexion sur "le devenir de la nation". En 91, le mouvement pour le changement s'amplifie. Le jour de la fête du Travail, de grandes manifestations ont lieu à Antananarivo et dans plusieurs villes de province. L'affrontement entre l'opposition qui demande une conférence nationale et le président qui la refuse, prend une dimension nouvelle: le 8 juillet, commence une grève générale illimitée avec une participation massive. Les grévistes exigent le départ du président et un changement de la constitution. La grève dure jusqu'en janvier 1992.

Le 10 août, une marche pacifique d'un demi-million de personnes vers le palais présidentiel tourne au drame.La garde présidentielle tire. On relève cinquante corps. Provocation? Intimidation? Le pacifisme des Malgaches en sort révolté à l'extrême. Une période confuse s'ensuit, au cours de laquelle des politiciens en mal de pouvoir tentent de faire éclater l'unité du pays en proclamant des "Etats fédérés" dans cinq régions. Ces Etats fédérés imaginaires ont, fort heureusement pour Madagascar, connu un destin éphémère!

Le 19 décembre, face à la mobilisation populaire, la démocratie approche: le président accepte la création d'un gouvernement de consesus et de transition.


La Troisième République (depuis 1992)

Le 19 août 1992, une nouvelle constitution est adoptée, et avec elle la Troisième République. Fondée sur le pluralisme politique et la démocratie, elle équilibre les pouvoirs entre un président élu au suffrage universel et une Assemblée nationale souveraine.

Le 25 novembre, après le premier tour des élections présidentielles, le professeur Albert Zafy, l'un des leaders des révolutions populaires de 1991, arrive en tête. Il est élu le 10 février 1993 avec 66,74% des suffrages (contre 33,26% pour Didier Ratsiraka). Le 16 août, les élections législatives donnent une majorité parlementaire favorable au président Zafy. Le pasteur Andriamanjato est élu président de l'Assemblée nationale. Nommé Premier ministre, l'avocat Francisque Ravony forme un gouvernement d'union. Ses objectifs: redresser l'économie nationale, lutter contre la pauvreté, réduire les inégalités, préserver l'indépendance de Madagascar, transformer la Grande Ile en dragon économique de l'océan Indien.

Des rénovations de routes sont en cours sur les grands axes. En février-mars 1994, les Ponts et Chaussées de Madagascat font des prouesses pour rouvrir en vingt jours la nationale qui relie Antananarivo à Toamasina, le premier port du pays. (Nous avons emprunté cette route juste après les cyclones Daisy et Geralda: la chaussée était effondrée en plus de 120 points). Sur le plan économique, le gouvernement dirigé par Maître Ravony suit les conseils du F.M.I. et de la Banque mondiale: désengagement de l'Etat, économie mixte laissant une part importante à l'initiative privée, réforme monétaire destinée à favoriser les investissements et à rendre à terme le franc malgache convertible. Cette réforme majeure, très contestée, a été entreprise début 1994. Depuis le franc malgache "flotte" et a perdu 100% de sa valeur, ce qui inquiète autant les opérateurs économiques que la population. Cette thérapie de choc présente des risques, et ses effets ne seront certainement pas immédiats.

Autre difficulté: certaines divergences d'appréciations entre le président de la République de l'Assemblée nationale, et le Premier ministre. Mais sur l'essentiel, l'action gouvernementale est soutenue par l'Assemblée nationale et le président.

Quant à la population, elle attend: le développement, la reconstruction des services publics essentiels (hôpitaux, écoles, crèches), la lutte contre la pauvreté...


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