Retrospective sur la crise politique de 2002 à Madagascar
- Décembre 2001 , les quelque 6 millions d'électeurs inscrits dans les
listes électorales n'avaient pas pensé, mais pas du tout, que l'année 2002
allait être l'année du grand bouleversement pour Madagascar. Le bulletin
qu'ils ont glissé dans l'enveloppe et puis dans l'urne, non encore
transparente à l'époque, comptait énormément pour les deux candidats en
première ligne, en l'occurrence, Marc Ravalomanana et Didier Ratsiraka. Toute
la suite partait du fait que les deux camps effectuaient des décomptes
parallèles aboutissant à des résultats différents. Le camp Ratsiraka
représenté par le ministère de l'intérieur de l'époque a présagé un second
tour avalisant un score de 46,21 % des voix pour Ravalomanana et 40,85 % pour
Ratsiraka. Celui de Ravalomanana, basé au Magro à Ankorondrano, a attesté que
ce dernier a été élu à 52,15 % des suffrages exprimés.
- 23 décembre 2001 : Marc Ravalomanana a
effectué une courte visite en France, le temps de prendre contact
notamment avec des responsables français et la diaspora malgache à
l'étranger, laquelle fut déjà acquise à la cause du
changement.
- 07 janvier 2002 : Début des manifestations des
pro-Ravalomanana sur la place du 13 mai. Après un face-à-face avec les forces
de l'ordre à l'issue duquel des blessés ont été comptabilisés, des milliers
de citoyens avaient occupé sans relâche la place dont le nombre augmentait
chaque jour. Les partisans de Ravalomanana ont introduit à la Haute Cour
Constitutionnelle des requêtes demandant la confrontation des procès-verbaux,
bureau de vote par bureau de vote. Le gouverneur d'Antananarivo, Pascal
Rakotomavo, s'est opposé à la continuation du bras de fer ; les jours
suivants, aucune force militaire ne s'est plus trouvée sur l'avenue de
l'indépendance.
- 23 janvier 2002 : La HCC a rejeté
ces requêtes.
- janvier 2002 : La HCC proclame les résultats du
scrutin présidentiel du 16 décembre 2001 dans un casino d'un restaurant à
Mantasoa, un changement de siège qui a fait couler beaucoup d'encre. Ces
résultats confirment ceux publiés par la Coupole favorisant ainsi un second
tour. Contestations générales des pro-Ravalomanana. Les manifestations
s'intensifiaient quotidiennement sur la place du 13 mai, après l'appel lancé
à la grève générale par Marc Ravalomanana.
- 07-10 février 2002 : Une mission
de l'Association des parlementaires francophones dont les sénateurs Penne
et Duvernois est venue à Madagascar.
- 08 février 2002 : Visite du Secrétaire général
de l'OUA, Amara Essy, qui a mené des négociations afin d'organiser une
rencontre entre Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana, qui fut tenue le
13 février. En même temps, arrivée de l'Adjoint aux affaires politiques de
l'OUA, Ibrahima Fall, de Bérenger, vice-Premier ministre mauricien et Anil
Gayan, ministre des Affaires étrangères. Les négociations n'ont pas abouti,
Didier Ratsiraka ayant toujours refusé et rejeté l'idée de la confrontation
des procès-verbaux, les émissaires de l'OUA ayant été incapables de le
persuader.
- 20 février 2002 : Colère de la foule, suite
aux tergiversations de l'OUA. Marc Ravalomanana annonce qu'il prend le
pouvoir. Joie intense manifestée jusque dans la soirée.
- 21 février 2002 : Albert Zafy, Patrick
Rajaonary, et Daniel Rajakoba ont essayé d'expliquer à la foule qu'il faut se
donner un peu de temps avant une quelconque investiture.
- 22 février 2002 : Marc Ravalomanana fut
investi Président de la République par les membres de la HCC nommés depuis la
transition de 1992. Ce, dans un stade de Mahamasina plein jusque dans les
moindres espaces. Absence du corps diplomatique qui s'est dit "préoccupé" par
la tournure des choses.
- 28 février 2002 : Didier Ratsiraka proclame
désespérément l'état de nécessité nationale, qui n'aura
pas d'effet.
À partir de cette date, tout s'est précipité. Les
partisans de Didier Ratsiraka ayant instauré un blocus contre Antananarivo
par le biais du barrage à Brickaville, principale force anti-économique de
l'Amiral, les carburants se vendent au marché noir dont certains barons du
régime Ratsiraka eux-mêmes étaient à la tête.
- 01 mars 2002 : Marc Ravalomanana a nommé
Jacques Sylla comme Premier ministre, avec un gouvernement de 17 ministres.
Ces derniers ont investi leur département respectif sans heurts.
- 03 mars 2002 : Le camp de Ratsiraka a étendu
partout dans l'île des barrages routiers.
- 6 mars 2002 : Une autre mission de l'OUA
dirigée par l'ancien Président du Cap-Vert, Monteiro arrive à Antananarivo.
Négociations de forme.
- 15 mars 2002 : Jacques Sylla a investi le palais
de Mahazoarivo, après des affrontements à l'entrée de la primature. Il a réussi
à pénétrer dans les lieux mais non à les occuper immédiatement.
- 21 mars 2002 : Marc Ravalomanana nomme six
Présidents de la Délégation Spéciale à la tête des provinces.
- 26 mars 2002 : Le PDS a mené un combat très serré
à Fianarantsoa pour pouvoir déloger le gouverneur Emilson. Des incidents se
sont produits entre les pro-Ratsiraka. Résultat : 6 morts.
- 30 mars 2002 : Deux ponts ont été dynamités par
les partisans de Didier Ratsiraka (sur la RN4 et sur la RN2).
- 14 avril 2002 : La Commission de l'Océan Indien
effectue une visite à Madagascar avec l'OUA.
- 16 avril 2002 : La nomination des membres de la
HCC par Didier Ratsiraka a été annulée par la Chambre Administrative pour vice
de forme.
- 17 avril 2002 : Pety Rakotoniaina a réussi à
investir le palais du gouverneur à Fianarantsoa. Début de la prise totale de
la province de Fianarantsoa.
- 17 avril 2002 : Départ pour Dakar à l'invitation
de l'OUA. Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana étaient présents dans la
capitale sénégalaise.
- 18 avril 2002 : Signature d'un accord entre Marc
Ravalomanana et Didier Ratsiraka sous les auspices de l'OUA, de l'ONU, du
Président sénégalais et d'autres présidents africains.
- 20 avril 2002 : Didier Ratsiraka n'a pas respecté
les termes de l'accord en maintenant les barrages anti-économiques comme l'ont
prévu les dispositions de l'article 5 de l'accord de Dakar.
- 22, 23, 24, 25 avril 2002 : L'OUA n'arrivait pas
à convaincre Didier Ratsiraka de s'en tenir aux termes de l'accord. Les
barrages demeurent.
- 29 avril 2002 : La HCC proclame les résultats du
nouveau décompte des voix avec la confrontation des procès-verbaux du KMMR
(pro-Ravalomanana), des entités indépendantes. La Cour, malgré son appel lancé à
tous les candidats, n'a pas reçu les pièces ou procès-verbaux de la part du
candidat Didier Ratsiraka. Elle a soulevé ce fait lors de cette proclamation. La
HCC a donné Marc Ravalomanana vainqueur avec 51,46 % des voix contre 35,09 %
pour Didier Ratsiraka.
- 06 mai 2002 : Investiture de Marc Ravalomanana
comme Président de la République de Madagascar au stade de Mahamasina. Le
corps diplomatique y était présent, avec les numéros deux respectifs de
l'Ambassade, acheminés au lieu de l'investiture par la voiture de chaque
chancellerie portant leur drapeau respectif. La France manquait
à l'appel.
- 07 mai 2002 : les 4 gouverneurs de Toliara,
d'Antsiranana, de Toamasina, et de Mahajanga, fidèles jusqu'à la mort à l'Amiral Ratsiraka, proclament leurs provinces États souverains, indépendants dans la
confédération de Madagascar.
- 27 mai 2002 : Prise de Mahazoarivo par Jacques
Sylla.
- 31 mai 2002 : Lancement des offensives militaires
dans les provinces pour libérer celles-ci, par le gouvernement de Jacques
Sylla.
- 08 et 09 juin : Nouvelle rencontre à Dakar pour
une élaboration d'un plan de sortie de crise. La tenue des législatives
anticipées "dont il faut tirer des conséquences", et la mise en place d'un
gouvernement "de réconciliation nationale" ont été retenues.
- 13 juin 2002 : Didier Ratsiraka quitte Toamasina
pour se rendre à Paris.
- 14 juin 2002 : Les troupes militaires du
gouvernement de Jacques Sylla investit Toliara sans effusion de sang
ni affrontement.
- 19 juin 2002 : Mahajanga fut tombé dans la
légalité. Les troupes entrent en ville sans aucune résistance de la part des
rebelles. Ce même jour, un avion Falcon transportant 12 mercenaires envoyés par
le camp de Didier Ratsiraka a été intercepté par les autorités françaises, à Dar
Es-Salaam.
- 21 juin 2002 : Réunion à Addis-Abeba de l'organe
de l'OUA au niveau des chefs d'État. Ratsiraka présent, Ravalomanana restait
au pays. Décision : laisser vacant le siège de Madagascar lors du sommet de
Durban.
- 21 juin 2002 : Sabotage par des partisans de
Ratsiraka d'un pylône électrique alimentant la capitale
en électricité.
- 22 juin 2002 : Didier Ratsiraka regagne
Toamasina.
- 26 juin 2002 : Fête de l'indépendance, les
États-Unis reconnaissent le pouvoir de Marc Ravalomanana, tout en présageant
la tenue des élections législatives dans les six mois.
- 2 juillet 2002 : La France "impose" un
gouvernement de "réconciliation", Marc Ravalomanana consulte l'Arema pour une
ouverture gouvernementale.
- 3 juillet 2002 : Visite éclaire du ministre des
Affaires étrangères français, Dominique de Villepin, en guise
de reconnaissance avec la signature de 4 conventions.
- 5 juillet 2002 : Didier Ratsiraka, sa famille,
ses proches collaborateurs, ont pris la fuite vers la France via Seychelles. En
arrivant à Paris, l'Amiral a déclaré qu'il était "indésirable" dans son
pays.
- 8 juillet 2002 : L'Armée entre à Toamasina,
Madagascar est sous contrôle de Marc Ravalomanana.
- 26 juillet 2002 : Madagascar obtient 2,477
milliards de dollars des bailleurs de fonds et des pays partenaires pour son
redressement.
- 15 décembre 2002 : Élections législatives
anticipées imposées par ces mêmes bailleurs de fonds. Présence des
observateurs internationaux qui déclarent ces élections globalement positives à
part des cas isolés d'intimidation. Résultats officieux : l'Alliance Tiako i
Madagasikara (parti présidentiel), Avi et Rpsd obtient 125 sièges sur 160.
L'Arema de Didier Ratsiraka a obtenu 3 sièges.
Ces dates ne forment que des dates-clés de cette
partie de l'histoire de Madagascar. Mais on ne pourra jamais oublier comment le
peuple malgache a vécu ces moments difficiles. À Antananarivo, les barrages de
sécurité instaurés la nuit par l'Andrimasompokonolona furent de véritables
galères. Le manque de carburants, le marché noir avec lequel le litre d'essence
se vendait jusqu'à 35 000 fmg. Dans les provinces, les exactions et autres
crimes perpétrés par les partisans de Didier Ratsiraka à l'endroit des
populations de la SAVA, d'Antsiranana et les autres. En tout, entre 70 et 100
personnes auraient péri lors de cette crise. Un nombre qui aurait pu
empirer sans la sagesse innée du peuple malgache contrairement à certains
peuples africains. La légalité et l'État de droit étant les maîtres mots du
régime actuel, le gouvernement avait procédé à des arrestations des personnes
contre lesquelles des charges peuvent se justifier. Le procès des anciens
barons du régime Ratsiraka se tiendra certainement bientôt.
Les leçons de la crise
Cette crise a permis de se poser quelques questions essentielles sur la politique africaine, telle qu’entendue par les puissances occidentales. L’OUA a montré ses limites, en ne s’avérant qu’un club pour vieux dictateurs grisonnants. Les nombreux imbroglios tant juridiques que politiques ont mis en lumière les intérêts financiers des pays du Nord, tandis que les pays du Sud ont paru condamnés à être reconnus par leurs pairs de l’hémisphère opulent pour prétendre exister.
Parallèlement, les Malgaches ont donné une bonne leçon de démocratie et de philosophie à tous les apôtres des révolutions sanguinaires ou autres révoltes terroristes.
Aujourd’hui, les institutions du pays sont de nouveau opérationnelles et le gouvernement a entrepris de grands chantiers pour moderniser le pays et le sortir enfin d’un marasme économique dans lequel il se complaît depuis presque quarante ans.
Le travail à effectuer est énorme. Les principaux projets visent bien sûr la santé (un Comité national de lutte contre le sida a été mis en place sous la tutelle directe de la présidence), l’éducation, la lutte contre la corruption, et la réhabilitation du réseau routier, l’un des principaux facteurs d’enclavement de régions misérables dans le pays.
Le nouveau gouvernement est sur tous les fronts, et, au terme de trois ans et demi de mandat, certains s’interrogent sur ses réalisations. Il est manifeste que « ça bouge » à Madagascar, davantage assurément qu’au cours de la dernière décennie. Le projet routier se poursuit sérieusement, comme nous l’avons nous-mêmes constaté pendant l’hiver austral 2005. Le mot transparence est sur toutes les lèvres. Les bailleurs de fonds semblent disponibles. Le tourisme a connu un développement sans précédent, même en 2001. Bref, l’optimisme est (presque) partout.
Cependant, l’année 2004 a été dure pour les Malgaches : dévaluation terrible du franc malgache (passé de 6 000 FMG pour un euro à 15 000 FMG pour un euro avant de se stabiliser à environ 12 000 FMG ou 12 500 FMG pour un euro). Tous les prix ont été multipliés par deux (ciment, riz, etc.), rendant le paysan de la brousse encore plus pauvre ! Ca commence à grincer dans les campagnes malgaches.
En outre, l’année 2005 (chaque année apporte son lot de surprises) a été terriblement malmenée par les problèmes de la JIRAMA, la compagnie nationale d’électricité. Depuis avril (article écrit en septembre 2005), les coupures sont fréquentes, parfois dramatiques dans certains endroits. De fait, les ventes des groupes électrogènes ont été stupéfiantes, des coûts supplémentaires drastiques, durs à avaler quand on les conjugue à la hausse du prix du pétrole. Les artisans, les commerçants et tous les opérateurs touristiques ont grandement souffert de cette crise énergétique, dont la fin a été annoncée pour fin 2005.
Il est évidemment trop tôt pour juger ce mandat, et prétendre que Ravalomanana ne tient pas ses promesses. Comme le concèdent de nombreux Malgaches, il vaut mieux encore patienter, et voir le moment venu, lors des élections, si les choses ont évolué. Ceci dit, patienter ne signifie pas ne rien faire. Car, d’un autre côté, certains petits détails font grincer des dents, comme l’apposition du logo du parti de Ravalomanana sur les nouveaux billets de 10 000 ariary. Une maladresse tout de même invraisemblable (un indice politique sur des billets de banque !). Comme les propos du chef de l’Etat, un jour, à Nosy Be : « Mes ordres ne sauraient attendre un quelconque aval du Sénat ou de l’Assemblée nationale ». Comme le fait que de nombreux partisans de Ratsiraka sont en prison depuis plus trois ans sans avoir encore été jugés, au mépris de toute présomption d’innocence. D’aucuns appellent déjà le président Mégalomanana, raillant l’opportunisme de ce chef d’entreprise dynamique et intraitable, ce qui n’est peut-être pas totalement faux. D’autres assurent qu’il aurait déjà pris plus de millions que Ratsiraka pendant tout son mandat. Et les derniers tempêtent que le bidouillage de la loi électorale qui a amené son parti à gagner haut la main les élections communales à la fin de l’année 2003 vont aussi jouer en sa faveur lors du nouveau scrutin présidentiel, en 2007.
Au niveau économique, Ravalomanana a pris des mesures radicales : détaxation des produits dans les ports (ces taxes entretiennent des coûts prohibitifs pour tous les produits importés, mais elles viennent d’être réintroduites en septembre 2005), ouverture de la propriété privée aux étrangers (sous certaines conditions : que la propriété soit à vocation touristique, que le montant de l’argent apporté soit au minimum de 500 000 U$ sur deux ans… pas pour le premier barbouze venu, on l’aura compris). En décembre 2002, lors des élections législatives, le parti de Ravalomanana, le Tiako Madagasikara (ou TIM) a remporté une écrasante majorité de sièges : autour de 80 %. Maintenant, le président a les mains libres, et la vie démocratique du pays se résume plus ou moins à un parti unique.
Parallèlement, Ratsiraka, qui coule des jours tranquilles en France, a été jugé en août 2003 à Madagascar (par contumace) à dix ans de travaux forcés. L’ancien président s’est défendu de toutes les accusations portées contre lui (notamment de détournement de fonds) quelques jours plus tard lors d’une interview à RFI. Madagascar en a-t-elle fini avec ses vieux démons ? Les plus avisés admettent que Ravalomanana ne vaut pas vraiment bézef, mais d’un autre côté ils concèdent que son prédécesseur était quand même bien pire. Entre la peste, le palu, et le choléra… Les mois qui viennent, cruciaux pour le pays, donneront-ils raison au général de Gaulle, qui avait tranché le nœud du problème en une formule fracassante : Madagascar est un pays d’avenir, et qui le restera ?
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